Raymond Oesknar

"Auvairniton Bourgrire" Mes récits sur la seconde guerre mondiale

Le jour ou Charles et Bernard sont morts !

Récit écrit le : par : Raymond Oesknar , tiré du livre : "Auvairniton Bourgrire" mes récits de 39-45 .

Nous voici début janvier dans l'enfer des tranchées où les missions Auvairniton Bourgrire me paraissent déjà loin…Nous sommes tapis dans nos tranchées comme des taupes car on ne voie presque rien de ce que fait l’ennemi…De jour presque personne n’ose jeter un œil sur la tranchée allemande située à 80 mètres par peur de prendre une balle dans la tête...

Il fait un froid glacial qui nous transperce les os, je ne sens plus mes doigts ni mes pieds qui ont pris une couleur violette tirant sur le noir et j’ai une faim atroce, nos rationnements diminués de jour en jour car nous ne sommes plus ravitaillés depuis une semaine et même le minuscule morceau de pain rassis se fait aussi rare que le soleil...Il ne nous reste plus que de l’eau, nous faisons fondre la neige qui est aussi dur que du rocher, on a même du mal à la récupérer tellement nos engelures nous handicape…Pendant la nuit la température atteint aisément les moins 20 degrés, personne n’arrive à fermer l’œil, nous sommes en enfer, notre tombe est déjà creusée.

Voici plusieurs jours que rien ne bouge, le bruit court que nous devons nous attendre à une attaque imminente car dans la nuit deux de nos camarades alors de garde aurions vu du mouvement du côté de la tranchée allemande. Ici on les imagine tantôt fringants, tantôt souffrants comme nous. Notre morale est vraiment au plus bas. Même Marius ne trouve plus les mots pour nous arracher un sourire, Maurice lui reste dans son coin et commence à parler tout seul et Bernard qui m’a sauvé la vie lors de l’attaque du bunker me fait des clins d’œil comme pour me dire que je peux toujours compter sur lui…

Si une attaque se profil je la crains comme la peste car ici nous sommes comme des zombies, chacun essaie comme il peu de se réchauffer mais il n’y a rien à faire, on gèle sur place, j’en suis presque à regretter les missions Auvairniton Bourgrire  car au moins pendant ces dernières nous n’avions qu’un seul ennemi…ici le froid fait pour l’instant plus de ravage que les Allemands…hier deux soldats se sont battu comme des chiffonniers pour un rat chétif n’ayant que la peau sur les os ! J'ai l’impression que la folie s’empare de moi, j’en arrive à répéter mon nom dans ma tête car j’ai peur d’oublier qui je suis et ce que je fais là « Je suis Raymond Oesknar et je suis un combattant de cette sale guerre »…

Il est très intéressant de voir comment certains s’y prennent pour survivre dans ces conditions extrêmes. À quelques mètres de nous se trouve un soldat que l’on a surnommé « rasoir » car tous les matins à l’aube, il se rase avec son vieux rasoir usé qui lui lacère la peau, il dit que ça l’aide à tenir le coup, d'autres façonnent à longueur de journées des objets incroyables avec la douille de canons, le martèlement incessant de ces hommes résonne même dans ma tête la nuit, il n’empêche que ce sont ces soldats qui souffrent le moins des engelures. 

Un soldat que l’on appelle marmiton, fait continuellement bouillir une grosse marmite et nous dit les ingrédients pourtant inexistants de ces préparations puis à la fin de chaque recette il se met à pleurer comme un gamin, certains lui en veulent de nous donner l’eau à la bouche jusqu’à en venir aux mains mais moi je comprends que c’est sa manière à lui d’exorciser ces démons, pour ma part et bien j’écris ce que je vis, ce que je ressens, pense et ce que je vois et cela me demande énormément d’effort car il est très difficile de décrire avec les doigts gelés, sans parler du papier qui n’arrive plus, j’en suis à écrire sur des paquets de cigarettes dont je fais la collecte auprès de mes camarades de galère, je les déchire proprement pour écrire à l’intérieur…
Combien de temps devrons-nous encore attendre ? je pense que quitte à mourir autant le faire en se battant comme des lions, non pas en attendant que la mort vienne nous faucher…je crois qu’on en est plus à se battre pour une cause juste mais surtout pour mourir dignement…

Ce matin enfin les choses ont l’air de bouger, on a reçu l’ordre de se tenir prêt à monter à l’assaut de la tranchée allemande, nous avons tous la boule au ventre mais on sait tous que si ce calvaire doit se terminer, autant qu’il se termine ainsi…j’ai peur ! je n’ai plus le temps d’écrire je dois partir, j’espère revenir en vie…
Quand le coup de sifflet a sonné la charge, j’étais aux côtés de Bernard et Marius, nous avons poussé un cri de rage pour nous donner du courage et après avoir fait à peine deux mètres des mitrailleuses allemandes se sont mise à cracher des milliers de balles. Charles se trouvait trois mètres devant quand une rafale la fait atterrir à nos pieds, quelle vision d’horreur ! son regard implorant notre aide, mon Dieu, Charles mon ami agonise devant nous et nous ne pouvons rien faire…

Et les balles continuaient de siffler et nous avons dû nous jeter à terre, le corps déjà inerte de Charles continuait d’être touché par les balles qui nous étaient destinées, Marius et moi était piégé, il fallait coûte que coûte continuer, mais nous étions pétrifiés par la peur…c’est à ce moment que Bernard a surgi de nulle part, il nous a attrapés par le dos et nous a remis dans le sens de la charge, il ne tarda pas à nous dépasser pour enfin se faire déchiqueter par un mortier à cinq mètres de nous, le souffle me balaya et je n’entendis même pas la détonation, voilà tout ce que je me rappelle; j’ai perdu connaissance ensuite et je me suis réveillé avec des douleurs insoutenables dans tous les côtés et j’avais des pansements de partout…mes frères mes amis sont mort ce jour-là, leur visage me hante et cette question incessante dans ma tête… « Pourquoi eux et pas moi ??? »